A Christmas Carol
Conte de Noël
English
partly translated anew from French.
Copyright © 2013 Nik
Marcel
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(A
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Chapitre I.
Le Spectre de Marley
Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas
l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le
clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil.
Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût
le papier sur lequel il lui plut d’apposer sa signature.
Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de
porte.
Attention! Je ne veux pas dire que je sache par
moi-même ce qu’il y a de particulièrement mort dans un clou de porte.
J’aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt à
regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans
le commerce; mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et
mes mains profanes n’iront pas toucher à l’arche sainte; autrement le pays est
perdu.
Vous me permettrez donc de répéter avec énergie que
Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Scrooge savait-il qu’il fût mort? Sans contredits.
Comment aurait-il pu en être autrement? Scrooge et lui étaient associés depuis
je ne sais combien d’années.
Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le
seul administrateur de son bien, son seul légataire universel, son unique ami,
le seul qui eût suivi son convoi.
Quoiqu’à dire vrai il ne fût pas si terriblement bouleversé
par ce triste évènement, qu’il ne se montrât un habile homme d’affaires le jour
même des funérailles et qu’il ne l’eût solennisé par un marché des plus
avantageux.
La mention des funérailles de Marley me ramène à
mon point de départ.
Marley était mort: ce point est hors de doute, et
ceci doit être parfaitement compris; autrement l’histoire que je vais raconter
ne pourrait rien avoir de merveilleux.
Si nous n’étions bien convaincus que le père
d’Hamlet est mort, avant que la pièce commence, il ne serait pas plus étrange
de le voir rôder la nuit, par un vent d’est, sur les remparts de sa ville, que
de voir tout autre monsieur d’un âge mûr se promener mal à propos au milieu des
ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la bise, comme serait, par exemple, le
cimetière de Saint-Paul, simplement pour frapper d’étonnement l’esprit faible
de son fils.
Scrooge n’effaça jamais le nom du vieux Marley. Il
était encore inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin:
Scrooge et Marley.
La maison de commerce était connue sous la raison
Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des affaires
l’appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court; mais il répondait
également à l’un et à l’autre nom; pour lui c’était tout un.
Oh! Il tenait bien le poing fermé sur la meule, le
bonhomme Scrooge! Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir fortement,
arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher surtout!
Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont
jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé en
lui-même et solitaire comme une huître.
Le froid qui était au dedans de lui gelait son
vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa joue, rendait sa démarche raide
et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors
par le son aigre de sa voix.
Une gelée blanche recouvrait constamment sa tête,
ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait toujours et partout avec
lui sa température au-dessous de zéro; il glaçait son bureau aux jours
caniculaires et ne le dégelait pas d’un degré à Noël.
La chaleur et le froid extérieurs avaient peu
d’influence sur Scrooge. Les ardeurs de l’été ne pouvaient le réchauffer, et
l’hiver le plus rigoureux ne parvenait pas à le refroidir. Aucun souffle de
vent n’était plus âpre que lui. Jamais neige en tombant n’alla plus droit à son
but, jamais pluie battante ne fut plus inexorable.
Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur
lui; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne pouvaient se
vanter d’avoir sur lui qu’un avantage: elles tombaient souvent «avec
profusion». Scrooge ne connut jamais ce mot.
Personne ne l’arrêta jamais dans la rue pour lui dire
d’un air satisfait: «Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous? Quand
viendrez-vous me voir?»
Aucun mendiant n’implorait de lui le plus léger
secours, aucun enfant ne lui demandait l’heure. On ne vit jamais personne, soit
homme, soit femme, prier Scrooge, une seule fois dans toute sa vie, de lui
indiquer le chemin de tel ou tel endroit.
Les chiens d’aveugles eux-mêmes semblaient le
connaître, et, quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres sous
les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la queue comme pour
dire: «Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut pas d’œil du tout qu’un mauvais
œil!»
Mais qu’importait à Scrooge. C’était là précisément
ce qu’il voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins de la
vie fréquentés par la foule, en avertissant les passants par un écriteau qu’ils
eussent à se tenir à distance, c’était pour Scrooge du vrai nanan, comme disent
les petits gourmands.
Un jour, le meilleur de tous les bons jours de
l’année, la veille de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son
comptoir.
Il faisait un froid vif et perçant, le temps était
brumeux, Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors, dans la
ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit, se frappant la
poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le trottoir, pour les
réchauffer.
Trois heures seulement venaient de sonner aux
horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque nuit. Il n’avait pas
fait clair de tout le jour, et les lumières qui paraissaient derrière les
fenêtres des comptoirs voisins ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres
qui s’étalaient sur le fond noirâtre d’un air épais et en quelque sorte
palpable.
Le brouillard pénétrait dans l’intérieur des
maisons par toutes les fentes et les trous de serrure; au dehors il était si
dense, que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons d’en face ne
paraissaient plus que comme des fantômes.
À voir les nuages sombres s’abaisser de plus en
plus et répandre sur tous les objets une obscurité profonde, on aurait pu
croire que la nature était venue s’établir tout près de là pour y exploiter une
brasserie montée sur une vaste échelle.
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte,
afin qu’il pût avoir l’œil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans
une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à copier des
lettres.
Scrooge avait un très petit feu, mais celui du
commis était beaucoup plus petit encore: on aurait dit qu’il n’y avait qu’un
seul morceau de charbon.
Il ne pouvait l’augmenter, car Scrooge gardait la
botte à charbon dans sa chambre, et, toutes les fois que le malheureux entrait
avec la pelle, son patron ne manquait pas de lui déclarer qu’il serait forcé de
le quitter.
C’est pourquoi le commis mettait son cache-nez
blanc et essayait de se réchauffer à la chandelle; mais, comme ce n’était pas
un homme de grande imaginative, ses efforts demeurèrent superflus.
«Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que
Dieu vous garde!», cria une voix joyeuse. C’était la voix du neveu de Scrooge,
qui était venu le surprendre si vivement que l’autre n’avait pas eu le temps de
le voir.
«Bah! dit Scrooge, sottise!»
Il s’était tellement échauffé dans sa marche raide
par ce temps de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu’il en était
tout en feu; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux étincelaient, et
la vapeur de son haleine était encore toute fumante.
«Noël, une sottise, mon oncle! dit le neveu de
Scrooge; ce n’est pas là ce que vous voulez dire, sans doute!
― Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël! Quel
droit avez-vous d’être gai? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des
gaietés ruineuses? Vous êtes déjà bien assez pauvre!
― Allons, allons! reprit gaiement le neveu, quel
droit avez-vous d’être triste? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos
chiffres moroses? Vous êtes déjà bien assez riche!
― Bah!» dit encore Scrooge, qui, pour le moment,
n’avait pas une meilleure réponse prête; et son bah! fut suivi de l’autre mot:
sottise!
«Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle,
riposta le neveu.
― Et comment ne pas l’être, repartit l’oncle,
lorsqu’on vit dans un monde de fous tel que celui-ci? Un gai Noël! Au diable
vos gais Noëls!
Qu’est-ce que Noël, si ce n’est une époque où il
vous faut payer l’échéance de vos billets, souvent sans avoir d’argent? un jour
où vous vous trouvez plus vieux d’une année et pas plus riche d’une heure? un
jour où, la balance de vos livres établie, vous reconnaissez, après douze mois
écoulés, que chacun des articles qui s’y trouvent mentionnés vous a laissé sans
le moindre profit?
Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge
d’un air indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les
lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre pouding et enterré
avec une branche de houx au travers du cœur. C’est comme ça.
― Mon oncle! dit le neveu, voulant se faire
l’avocat de Noël.
― Mon neveu! reprit l’oncle sévèrement, fêtez Noël
à votre façon, et laissez-moi le fêter à la mienne.
― Fêter Noël! répéta le neveu de Scrooge; mais vous
ne le fêtez pas, mon oncle.
― Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il
vous faire! Avec cela qu’il vous a toujours fait grand bien!
― Il y a quantité de choses, je l’avoue, dont
j’aurais pu retirer quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit dit
le neveu;
Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours
regardé le jour de Noël, quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à
son nom sacré et à sa divine origine, si l’on peut les mettre de côté en
songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de pardon, de
charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier de l’année, où je sache
que tous, hommes et femmes, semblent, par un consentement unanime, ouvrir
librement les secrets de leurs cœurs et voir dans les gens au-dessous d’eux de
vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race
de créatures marchant vers un autre but.
C’est pourquoi, mon oncle, quoiqu’il n’ait jamais
mis dans ma poche la moindre pièce d’or ou d’argent, je crois que Noël m’a fait
vraiment du bien et qu’il m’en fera encore; aussi je répète Vive Noël!»
Le commis, dans sa citerne, applaudit
involontairement; mais, s’apercevant à l’instant même qu’il venait de commettre
une inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu’en éteindre pour
toujours la dernière apparence d’étincelle.
«Que j’entende encore le moindre bruit de votre
côté, dit Scrooge, et vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à
vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en vérité
un orateur distingué. Je m’étonne que vous n’entriez pas au parlement.
― Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez
dîner demain chez nous.»
― Pourquoi vous êtes-vous marié? demanda Scrooge.
― Parce que j’aimais celle qui est devenue ma
femme.
― Parce que vous l’avez! grommela Scrooge, comme si
c’était la plus grosse sottise du monde après le gai Noël. Bonsoir!
― Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir
avant mon mariage. Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir
maintenant?
― Bonsoir, dit Scrooge.
― Je ne désire rien de vous; je ne vous demande
rien. Pourquoi ne serions-nous pas amis?
― Bonsoir, dit Scrooge.
― Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous
voir si résolu. Nous n’avons jamais eu rien l’un contre l’autre, au moins de
mon côté. Mais j’ai fait cette tentative pour honorer Noël, et je garderai ma
bonne humeur de Noël jusqu’au bout. Ainsi, un gai Noël, mon oncle!
― Bonsoir, dit Scrooge.
― Et je vous souhaite aussi la bonne année!
― Bonsoir,» répéta Scrooge.
Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un
mot de mécontentement.
Il s’arrêta à la porte d’entrée pour faire ses
souhaits de bonne année au commis, qui, bien que gelé, était néanmoins plus
chaud que Scrooge, car il les lui rendit cordialement.
«Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui
l’entendit de sa place: mon commis, avec quinze euro par semaine, une femme et
des enfants, parlant d’un gai Noël. Il y a de quoi se retirer à Bedlam.»
Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu
le Scrooge, avait introduit deux autres personnes. C’étaient deux messieurs de
bonne mine, d’une figure avenante, qui se tenaient en ce moment, chapeau bas,
dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des livres et des papiers, et
le saluèrent.
«Scrooge et Marley, je crois? dit l’un d’eux en
consultant sa liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j’ai le plaisir de
parler?
― M. Marley est mort depuis sept ans, répondit
Scrooge. Il y a juste sept ans qu’il est mort, cette nuit même.
― Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit
bien représentée par son associé survivant,» dit l’étranger en présentant ses
pouvoirs pour quêter.
Elle l’était certainement; car les deux associés se
ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge
fronça le sourcil, hocha la tête et rendit au visiteur ses certificats.
«À cette époque joyeuse de l’année, monsieur
Scrooge, dit celui-ci en prenant une plume, il est plus désirable encore que
d’habitude que nous puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et
les indigents qui souffrent énormément dans la saison où nous sommes. Il y en a
des milliers qui manquent du plus strict nécessaire, et des centaines de mille
qui n’ont pas à se donner le plus léger bien-être.
― N’y a-t-il pas des prisons? demanda Scrooge.
― Oh! en très grand nombre, dit l’étranger,
laissant retomber sa plume.
― Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne
sont-elles plus en activité?
― Pardon, monsieur, répondit l’autre; et plût à
Dieu qu’elles ne le fussent pas!
― Le moulin de discipline et la loi des pauvres
sont toujours en pleine vigueur, alors? dit Scrooge.
― Toujours; et ils ont fort à faire tous les deux.
― Oh! J’avais craint, d’après ce que vous me disiez
d’abord, que quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de
ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d’apprendre le contraire, dit
Scrooge.
― Persuadés qu’elles ne peuvent guère fournir une
satisfaction chrétienne du corps et de l’âme à la multitude, quelques-uns
d’entre nous s’efforcent de réunir une petite somme pour acheter aux pauvres un
peu de viande et de bière, avec du charbon pour se chauffer.
Nous choisissons cette époque, parce que c’est, de
toute l’année, le temps où le besoin se fait le plus vivement sentir, et où
l’abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous inscrirai-je?
― Pour rien! répondit Scrooge.
― Vous désirez garder l’anonymât.
― Je désire qu’on me laisse en repos. Puisque vous
me demandez ce que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas
moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir.
J’aide à soutenir les établissements dont je vous parlais tout à l’heure; ils
coûtent assez cher: ceux qui ne se trouvent pas bien ailleurs n’ont qu’à y
aller.
― Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et
beaucoup d’autres qui aimeraient mieux mourir.
― S’ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils
feraient très bien de suivre cette idée et de diminuer l’excédent de la
population. Au reste, excusez-moi; je ne connais pas tout ça.
― Mais il vous serait facile de le connaître, fit
observer l’étranger.
― Ce n’est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un
homme a bien assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des
autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs.»
Voyant clairement qu’il serait inutile de
poursuivre leur requête, les deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au
travail, de plus en plus content de lui, et d’une humeur plus enjouée qu’à son
ordinaire.
Cependant le brouillard et l’obscurité
s’épaississaient tellement que l’on voyait des gens courir çà et là par les
rues avec des torches allumées, offrant leurs services aux cochers, pour
marcher devant les chevaux et les guider dans leur chemin.
L’antique tour d’une église, dont la vieille cloche
renfrognée avait toujours l’air de regarder Scrooge curieusement à son bureau
par une fenêtre gothique pratiquée dans le mur, devint invisible et sonna les
heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des vibrations
tremblantes et prolongées, comme si ses dents eussent claqué là-haut dans sa
tête gelée.
Le froid devint intense dans la rue même. Au coin
de la cour, quelques ouvriers, occupés à réparer les conduits du gaz, avaient
allumé un énorme brasier, autour duquel se pressaient une foule d’hommes et
d’enfants déguenillés, se chauffant les mains et clignant les yeux devant la
flamme avec un air de ravissement.
Le robinet de la fontaine était délaissé et les
eaux refoulées qui s’étaient congelées tout autour de lui formaient comme un
cadre de glace misanthropique, qui faisait horreur à voir.
Les lumières brillantes des magasins, où les
branches et les baies de houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés
derrière les fenêtres, jetaient sur les visages pâles des passants un reflet
rougeâtre.
Les boutiques de marchands de volailles et
d’épiciers étaient devenues comme un décor splendide, un glorieux spectacle,
qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pensée de négoce et de trafic
eût rien à démêler avec ce luxe inusité.
Le lord-maire, dans sa puissante forteresse de
Mansion-House, donnait ses ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante
sommeliers pour fêter Noël, comme doit le faire la maison d’un lord-maire;
et même le petit tailleur qu’il avait condamné, le
lundi précédent, à une amende de deux euros pour s’être laissé arrêter dans les
rues, ivre et faisant un tapage infernal, préparait tout dans son galetas pour
le pouding du lendemain tandis que sa maigre moitié sortait, avec son maigre
nourrisson dans les bras, pour aller acheter à la boucherie le morceau de bœuf
indispensable.
Cependant le brouillard redouble, le froid
redouble! un froid vif, âpre, pénétrant. Si le bon saint Dunstan avait
seulement pincé le nez du diable avec un temps pareil, au lieu de se servir de
ses armes familières, c’est pour le coup que le malin esprit n’aurait pas
manqué de pousser des hurlements.
Le propriétaire d’un jeune nez, petit, rongé, mâché
par le froid affamé, comme les os sont rongés par les chiens, se baissa devant
le trou de la serrure de Scrooge pour le régaler d’un chant de Noël; mais au premier
mot de ‘Dieu vous aide, mon gai monsieur! Que rien ne trouble votre cœur!’
Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur s’enfuit
épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et aux frimas qui
semblèrent s’y précipiter vers Scrooge par sympathie.
Enfin l’heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge
descendit de son tabouret d’un air bourru, paraissant donner ainsi le signal
tacite du départ au commis qui attendait dans la citerne et qui, éteignant
aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tête.
«Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je
suppose? dit Scrooge.
― Si cela vous convenait, monsieur.
― Cela ne me convient nullement, et ce n’est point
juste. Si je vous retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous
croiriez lésé, j’en suis sûr.»
Le commis sourit légèrement.
«Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas
comme lésé, moi, si je vous paye une journée pour ne rien faire.»
Le commis fit observer que cela n’arrivait qu’une
fois l’an.
END OF PREVIEW
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